KAMEREON

Mon Ange

Sortir avec quelqu'un (v.) - 1. Action de fréquenter une personne, de flirter avec, de la courtiser. 2. Entreprendre une relation physique avec une personne, souvent symbolisée par un premier baiser ou tout autre contact physique à sens sentimental.

Chapitre Premier

Ce matin là, j'avais senti que ce serait différent des autres jours. Pourtant qu'y avait-il de si différent ? Il faisait juste un peu plus frais que d'habitude, et je n'avais qu'à faire mes affaires pour partir le lendemain... J'ai fêté il y a de cela cinq jours mon dix-septième anniversaire à l'Hôpital Edouard Herriot, j'ai eu un accident récemment mais grâce à des soins intensifs le médecin m'a informé deux jours plus tôt que je n'aurai presque pas de séquelles. Évidemment, je ne pourrais pas faire de sport extrême comme j'en ai toujours rêvé, mais qui le voudrait encore après avoir frôlé la mort de si près ? Son visage m'avait semblé si froid et renfermé, j'avais presque vu au travers de ses yeux la vie de tous ceux qui avant moi avaient trépassé... Je comprenais mieux ceux qui disaient qu'ils voyaient leur vie défiler avant de mourir, en quelques secondes j'avais numéroté mes abatis, et tous mes souvenirs étaient passés en ma mémoire, je ne voulais oublier personne avant de mourir...

Mais le monde n'est pas assez injuste. Ou peut-être trop qui sait ? De nombreuses personnes sont mortes dans cet accident, pourtant je m'en suis sorti étonnamment bien. Le médecin disait que j'allais devoir faire de la rééducation pour ma jambe, je pense que ça ne me gêne pas non plus. Après tout, je suis vivant, c'est tout ce qui importe non ? Grand-père, un vieux avec qui je partageais ma chambre d'Hôpital et qui aimait bien me raconter sa vie, me disais que j'avais de la chance de penser comme ça. J'ai pas très bien compris ce qu'il voulait dire, et pour tout dire je n'avais pas très envie de comprendre quand je voyais la mine triste qu'il faisait. Grand-père est dans cet hôpital depuis plutôt longtemps, il va bientôt être transféré dans un centre de rééducation mais ça a été très difficile de le soigner. On peut dire qu'il nous revient de loin. Parfois, il y a des patients qui partent, mais avant de partir ils s'arrêtent par sa chambre pour discuter une dernière fois. J'ai rencontré plus de gens dans cet hôpital que dans tous les établissements scolaires que j'ai pu fréquenter jusqu'à présent, c'est plutôt agréable de se savoir entouré par des gens si sympathiques. Il y a bien quelques vieux ronchons, quelques vieilles séniles, quelques gamins écervelés ou adultes désobligeants, mais malgré tout il y a des gens bien qui s'entraident.

- C'est beau.

- Pardon ?

Je me retournais vers Grand-père alors que je venais d'enfiler mes chaussures. Il avait le regard vitreux comme toujours, et sa peau retombante semblait encore plus grise que d'habitude. Il semblait en pleine forme aujourd'hui ! Enfin, je peux le dire le connaissant, il était en bien plus piteux état à mon arrivée, mais son regard brillait à présent d'une petite étincelle de fougue dont il m'avait tant parlé lorsqu'il déclamait des contes sur sa jeunesse. Ses yeux se perdaient par la fenêtre. Des pétales de l'oranger commençaient petit à petit à voleter et se répandre dans la cour du l'hôpital, donnant l'impression qu'il neigeait...

- C'est très beau, confirmais-je avec un sourire bien maladroit face à ce si beau spectacle.

- Si seulement cela pouvait être ainsi jusqu'à son anniversaire...

- Son anniversaire ?

Grand-père se tourna très lentement vers moi : sa main tremblante se releva doucement des draps de son lit, battant très légèrement le vide devant lui en un mouvement de va-et-vient qui voulait me demander de m'approcher. Prenant mes béquilles, je me relevais précautionneusement de mon lit, et clopin-clopant au travers de la pièce je le rejoignais le plus vite possible sur la chaise au chevet de son lit, regardant avec toujours une aussi grande attention le spectacle à l'extérieur.

- Il doit avoir à peu près ton âge, dans trois jours ce sera son anniversaire.

- De qui parlez-vous ?, insistais-je.

- Le garçon de la chambre au bout du couloir.

Je n'avais jamais vu ce garçon, aussi quelle ne fut pas ma surprise d'apprendre non seulement qu'il y avait quelqu'un dans la chambre au bout du couloir, mais qu'en plus c'était un garçon de seize ou dix-sept ans comme moi. Grand-père eut un sourire faible, mais son regard pétillait d'un semi-bonheur en voyant mon soudain intérêt pour cet inconnu de la chambre du bout du couloir qui allait fêter son anniversaire dans trois jours.

- Quand je suis arrivé, expliqua-t-il, il pouvait encore un peu marcher. Mais sa constitution est très faible, et il ne parvient pas à se tenir debout. Aujourd'hui il doit encore être au fond de son lit, seul...

Il s'arrêta, reprenant son souffle. Sa respiration était sifflante tant il était vieux. Il me faisait un peu de peine, mais je l'admirais surtout pour toutes ces étapes qu'il surmontait ici avec le sourire. Devoir le quitter demain me faisait un pincement au cœur. Il sourit d'un air résigné, un rire jaune échappant de sa gorge en une toux grasse.

- Aussi seul que moi...

- Qu'a-t-il ?

- Une grave maladie qui l'immobilise peu à peu. Le médecin lui a dit qu'il ne tiendrait pas la semaine malheureusement...

Ces paroles me firent comme un choc. Il ne tiendrait pas la semaine ? Je grimaçais, le visage jaune et l'esprit honteux : quand je pense qu'il était là depuis le début, seul... Je n'aurais pas non plus passé mon hospitalisation avec lui, je ne voulais pas laisser Grand-père seul, mais tout de même un peu de compagnie lui aurait sans doutes fait plaisir. Quand je pense que même Grand-père ne peut pas lui rendre visite. Peut-être dans deux jours quand il partira. Le vieil homme me sourit de son visage fatigué et décrépit, tapotant sur son lit comme il le faisait pour signifier qu'il était bien installé.

- Tu peux aller te promener sans soucis, ma petite-fille doit me rendre visite dans la soirée seulement. Tu reviendras pour que je te la présente.

Je clignais des yeux, plutôt surpris. Je ne m'attendais pas vraiment à ce qu'il m'incite de cette manière à sortir de la chambre. Est-ce qu'il se doutait de mon idée d'aller rendre visite au garçon de la chambre au bout du couloir ? Il me sourit toujours aussi faiblement : ce vieux fou me surprendra toujours, mais ce n'est pas au vieux singe qu'on apprend à faire la grimace. Je répondis à son sourire, me penchant en peu pour l'enlacer amicalement comme pour le remercier. Je n'avais pas vraiment envie de le voir partir, mais il devait continuer sa vie et moi la mienne, chacun de son côté avec la force qu'on avait gagné de nos expériences aussi diversifiées soient-elles. Je me relevais à nouveau avec une grande précaution, alors que Grand-père reposait son regard sur la fenêtre pour admirer le tableau qui s'offrait à lui. Il aimait beaucoup les peintures, il m'en parlait, du fait qu'il peignait des paysages. J'aurais aimé le voir peindre cette scène un jour, peut-être qu'elle restera gravée dans sa mémoire et que de sa main semi-tremblante il peindra un ultime tableau, comme il m'a confié qu'était son plus grand rêve de fin de vie. Un artiste peintre jusqu'au bout...

Alors je repartais, le laissant à son travail de peintre, clopin-clopant sur mes trois pattes. J'avais toujours un peu de mal à me diriger dans les couloirs, après tout je ne pouvais me lever que depuis hier et mes balades se terminaient bien vite généralement : la fatigue me prenait très rapidement à mesure que je trainais ma jambe blessée derrière moi. Mais la chambre au bout du couloir n'était pas bien loin finalement, et après une rapide erreur de direction je finissais par me trouver devant. Sur la porte, un seul et unique nom figurait : le jeune homme était complètement seul, il n'avait même pas un Grand-père pour s'occuper de lui. Seul jusque dans ses derniers instants. Je déglutissais avec difficulté pour me dénouer la gorge, me demandant comment faire. Je devrais peut-être me présenter, et lui parler de... De quoi lui parler ? Je ne veux pas lui parler de sa maladie, y penser moi-même me fait mal, alors lui. Il doit en souffrir plus que tout. Mais je ne veux pas rester planté devant cette porte, alors que lui est tout seul à l'intérieur. Je finis après un moment par relever légèrement ma main de ma béquille, la retenant avec le bras pour pouvoir toquer à la porte.

- Oui ?

J'hésitais en entendant cette voix. Je m'étais peut-être trompé de chambre ? La voix m'avais semblé un peu féminine et bien vigoureuse pour celle d'un garçon malade... Un gloussement se fit entendre derrière la porte alors que la voix reprenait un peu plus doucement :

- Allons, entrez !

S'il m'y invitait de cette manière... J'ouvrais finalement la porte, un peu maladroitement puisque je retenais mes béquilles par la même occasion, et entra timidement. Un unique lit se trouvait au centre de la chambre si claire. Une lumière forte éclairait les murs de la petite pièce, alors que de nombreux outils semblaient reliés à un corps frêle. Il était si frêle, si faible, son corps semblait inexistant sous les draps, comme s'il n'y avait personne. Mais un buste dépassait bel et bien au bout du lit, adossé à un oreiller qui le surélevait. Ses bras étaient si maigres, ses doigts si fragiles... Et pourtant il me regarda avec un sourire plein de sympathie et incroyablement rayonnant. J'ai eu l'impression un instant de recevoir un choc : il semblait tout simplement magnifique malgré son piteux état. Lui-même pris un air surpris en voyant enfin qui j'étais. Je pensais qu'il ne serait pas surpris, de la manière dont il m'avait invité à entrer... Mais son regard étrangement empreint d'une sorte de lumière choquée finit par s'adoucir à nouveau, et son sourire ne m'en sembla que plus beau.

- Tu es le garçon qui partage la chambre du vieil homme qui va partir bientôt, n'est-ce pas ?

Je tressaillais. Comment savait-il ça ? C'était assez surprenant que quelqu'un dans son état soit autant au courant de tout autour de lui... Mon cœur se serra un peu plus en pensant qu'il savait tout cela sans pour autant avoir pu le voir ou ne serait-ce que l'entrapercevoir. Je m'en rendais compte, son monde se limitait à quatre murs blancs, un sol froid et une fenêtre ouverte sur un extérieur qu'il ne voyait pas vraiment d'où il se trouvait. Il ne pouvait même pas voir les fleurs d'oranger s'envoler au dehors en une salve dansante et rayonnante... Je hochais timidement la tête pour confirmer mon identité, et le voyant m'inviter à m'approcher je me tournais doucement pour fermer la porte, trainant la patte jusqu'à la chaise qu'il m'indiquait. Il avait le regard si clair, je ne parvenais pas à définir leur couleur. On aurait dit un arc-en-ciel. Bleu, vert peut-être ? Il semblait pourtant les avoir violets... Ou peut-être même dorés, qu'en sais-je ! Je restais un instant ahuris devant ces yeux fins et pétillants de vie, il semblait plus vivant que n'importe laquelle de ces personnes qui pourtant avaientt toute leur vie devant eux. Je restais si longtemps ainsi qu'il se décida à engager la discussion avec un air amusé.

- On m'a dit que tu avais eu un accident.

- E-euh, oui..., hésitais-je en baissant un peu la tête. Un carambolage sur une autoroute alors qu'on rentrait des vacances.

- Vraiment ?, s'étonna-t-il.

Je hochais timidement la tête. Les expressions coulaient sur son visage comme une eau chantante. Il ne cachait en rien ce qu'il pensait, son visage disait tout pour lui. Il semblait impressionné par le fait que je ne m'en sois sorti qu'avec une jambe blessée. Je souris en tapotant un peu sur ma patte folle pour lui montrer que ça allait beaucoup mieux.

- Notre voiture n'a rien eu, le seul problème ça a été qu'une autre voiture l'a enfoncée par l'autre côté. J'étais du mauvais côté, mais je m'en suis bien sorti par rapport à d'autres...

Je perdais mon sourire en me mordant la lèvre inférieure. C'est vrai, beaucoup étaient morts comme ça, et d'autres seraient peut-être même infirmes. Le jeune homme sourit sans sembler s'en soucier, son visage rayonnait d'innocence et d'un bonheur indescriptible, le genre de bonheur que je ne connaîtrais sans doutes jamais. Le genre de bonheur qui n'appartient qu'à ceux qui sont assez fous pour le prendre à deux mains. Le plus beau de tous les bonheurs.

- Et donc, demain, tu vas pouvoir rentrer et voir tes parents.

- Il faut croire, fis-je en me grattant le front d'un air amusé.

- Tu faisais le tour des chambres avant de partir ?

La question m'arracha une mine triste. C'est vrai, je devrais rendre visite aux autres résidents de l'hôpital... À dire vrai je n'y avais pas pensé, même si j'avais sérieusement songé à aller remercier le service d'infirmières et médecins qui s'étaient occupés de moi. Mais je secouais simplement la tête avec un petit sourire en coin des lèvres.

- Non, j'avais envie de te rencontrer.

- Tu...

Il pris un air surpris cette fois-ci. C'était assez amusant de pouvoir décrire si parfaitement ses expressions, comme si c'était lui qui les avait toutes inventées. Chaque expression de son visage était la représentation exacte qu'on pouvait se faire de chacune par un simple mot, celui qu'on lui avait donné pour nom. Il prit un air cette fois-ci plus embarrassé en ramenant avec difficulté ses mains devant lui pour jouer de ses doigts tremblants sur le drap.

- Me rencontrer ? Moi ?

- Grand-père m'a parlé de toi.

Il me regarda avec incrédulité, je souris.

- Le vieil homme avec qui je partage ma chambre. Il est si gentil qu'il me donne l'impression d'avoir un grand-père.

- Il ressemble au tien ?

- Je n'en sais rien.

Cette fois-ci il prit un air plus désolé et inquiet, hésitant longuement en cessant de jouer de ses doigts comme sur un piano. Je voyais son poignet se relever et se rabaisser nerveusement, difficilement mais comme s'il voulait faire quelque chose qu'il n'osait pas. Il bafouilla quelques mots, d'abord incompréhensibles, mais repris plus clairement à mon attention :

- Ils sont morts ?

- Non, le rassurais-je, mes parents se sont disputés avec eux avant que je naisse. Ils n'étaient pas d'accord pour qu'ils se marient.

- Oh, je vois...

- Et tes parents à toi ?

Un sourire plus doux illumina son visage, comme s'il allait tout de suite mieux. Je remarquais du coin de l’œil que cette fois-ci son poignet ne bougeais plus. Il avait vraiment du mal bouger, l'expression "ne pas pouvoir remuer le petit doigt" lui allait très malheureusement à la perfection. Je me demande ce qu'il voulait à tant hésiter, même si je me doutais légèrement de cela. Je pense qu'il s'inquiétait à mon propos et voulait prendre ma main pour me rassurer, comme ces personnes qui savent qu'ils ne peuvent rien faire mais vous réchauffent le cœur d'un simple contact. Du moins je voulais le croire, ça me faisait plaisir, même si j'aurai préféré être celui qui réchauffe son cœur, je suis quelque peu embarrassé en imaginant qu'il était peut-être sur son lit de mort au moment même où nous parlions...

- Mes parents viennent me rendre visite dans deux jours. Ils habitent un peu loin.

- Pourquoi n'habitent-ils pas ici ?, m'étonnais-je.

- C'est ma grand-mère qui m'a pris ici avec elle, mes parents et moi habitions dans une vallée trop loin de l'hôpital. Maman considère que je ne dois pas me retrouver seul dans cet hôpital si j'ai besoin que quelqu'un de ma famille soit là, alors Mamie a voulu s'occuper de moi.

Je souris quand il dit ça. Difficile de ne pas sourire en imaginant la situation. Un véritable amour de famille. C'était beau de voir une famille si liée dans l'adversité. Je tournais un instant la tête vers la fenêtre. Depuis la chaise je voyais à peine l'extérieur, un volet mal placé cachait tout. Qui avait eu l'idée de le mettre comme ça ? Je me relevais, prenant mes béquilles sous l'air surpris de l'autre garçon. Il semblait se demander si j'allais partir ; je sautillais sur une béquille et un pied jusqu'à la fenêtre, et en équilibre sur ma jambe intacte l'ouvrait pour essayer de pousser le volet. Il me regardait d'un air surpris et interrogateur, je sentais son regard se dessiner dans mon esprit lorsqu'il m'interrogea :

- Ce volet pose problème ?

- Tu ne vois pas l'extérieur comme ça.

- Mais...

Je réussissais à débloquer le volet, le coupant dans sa phrase, et poussait l'encombrant battant contre le mur de l'extérieur de l'hôpital. Un air frais et embaumé de la bonne odeur des fleurs d'oranger pénétra doucement dans la chambre. Le garçon me regardait toujours avec curiosité mais ne disait rien. Je lui adressais un sourire encourageant pour l'inciter à regarder par la fenêtre.

- Grand-père voulait peindre ça. Il disait qu'il aurait voulu que ça reste un peu plus longtemps comme ça. Il voulait que tu le voies aussi.

Je reprenais ma béquille et me trainait difficilement à nouveau vers la chaise. Il ne me quittait pas des yeux, plus soucieux des difficultés que j'avais à tirer ma patte folle que d'enfin pouvoir regarder l'extérieur. Je l'invitais d'un regard, une fois assis, à regarder à le tableau. Il sembla un instant hésiter, l'air quelque peu soucieux. De quoi avait-il peur, de voir un monde dévasté par un enfer de salve de flammes ? Je riais un peu à cette idée, mais le voyant toujours me fixer je me décidais à me relever, posant mes mains de chaque côté de son visage pour le forcer, avec la plus grande des douceurs dont j'étais capable de faire usage, à le faire tourner la tête vers l'extérieur. Son regard croisa le vol d'un pétale qui venait de pénétrer par la fenêtre et descendait doucement en dansant vers le sol. Son visage semblait surpris, une douce surprise hésitant. Il ne semblait pas vouloir y croire. Je souriais en voyant cela : il était un garçon sympathique, je comprend pourquoi Grand-père avait voulu que j'aille le voir.

Comme pour l'encourager à regarder dehors, je prenais sa main dans la mienne en tirant un peu la chaise vers le lit pour pouvoir m'y asseoir tout en gardant mes doigts emmêlés dans les siens. Il me regarda d'un air un peu apeuré et hésitant, mais finalement tourna les yeux vers l'extérieur. Toute la lumière du soleil pâle qui glissait sur l'horizon matinal sembla pénétrer sous ses pâles paupières, éclairant ses yeux et son visage. La valse étincelante des pétales de fleurs d'oranger vint emplir de couleurs l'éclat de son regard pétillant qui tentait de capturer chaque image de chaque pétale qui dansait. Une nouvelle sorte de bonheur apparu sur ses joues rougissantes : je me demande combien de sortes de joie je peux éveiller en lui. Combien de joies existent, combien en a-t-il vécu. J'aimerai qu'il puisse vivre toutes les joies qui lui restent, qu'il n'a pas vécues. J'ai frôlé la mort, et lui ne tardera pas à la voir, je veux quand il la verra qu'elle ait un visage magnifique et doux, pas comme celui terrifiant auquel j'avais fait face quelques jours auparavant.

Je sentis étrangement ses doigts frémir dans les miens. Baissant la tête, je remarquais qu'il avait réussi, bien que difficilement, à serrer doucement ma main dans la sienne. Lorsque je relevais les yeux vers lui, il me regardait avec un grand sourire exagéré par la tension de son visage. Il semblait vouloir retenir des larmes, mais plus il les retenait et plus elle coulaient facilement. Je mentirais de dire que je n'ai pas craint de l'avoir blessé un instant, mais en réalité il émanait de lui un aura de bonheur indescriptible. Je souriais en essuyant une de ses larmes.

- Tu as un arc-en-ciel sur le visage, plaisantais-je.

À ma phrase, il pleura de plus belle, mais un gloussement d'enfant échappa de ses lèvres. Je souris, attendri : je crois que j'ai fait quelque chose de bien, non ?

- Dis...

Je perdais un instant mon sourire pour prendre un air interrogateur en le voyant baisser la tête avec un sourire embarrassé.

- Je peux te demander quelque chose ? Une sorte de service...

- Tout ce que tu veux, me risquais-je sans inquiétude.

- Tu... peux m'aimer ?

L'étrangeté de sa phrase m'arracha une mine surprise.

- Eh bien... Je t'aime bien déjà...

- J'ai envie que tu m'aimes.

Je finissais par comprendre le sens du mot aimer qui sortait de ses lèves : il était de ces gens qui n'utilisent ce mot que pour le véritable amour, qui ne l'écorchent pas de sens inutiles et secondaires. Je prenais un air embarrassé et assez perdu : moi, aimer un garçon ? C'était difficile de ressentir ce sentiment sur commande, je ne comprenais pas ce qu'il attendait de moi. Il baissa la tête en comprenant mon incompréhension, desserrant ses doigts.

- Désolé.

- D'accord...

Il cligna des yeux, incrédule. Je resserrais un peu ma main dans la sienne, un petit sourire triste aux lèvres.

- Je t'ai dit tout ce que tu voulais. Si j'y arrive, alors je veux bien essayer. J'ai l'impression que ça ne peut être que bien de le faire pour toi alors... Si ça ne te gêne pas que j'essaie.

- C'est... vrai ?

- Je n'ai jamais aimé un garçon, et je ne te connais pas bien... Mais j'ai envie d'essayer aussi.

Je souris pour l'en assurer. Il sembla un instant triste, mais resserra un peu ses doigts sur ma main à nouveau en se mordant la lèvre inférieure, embarrassé et rougissant.

- Tu veux dire que... Je sors avec quelqu'un alors ?

- Euh...

J'hésitais un instant en me grattant la tête. Sortir avec lui, comment imaginer ça. Pour moi déjà sortir avec une fille c'était difficile à imaginer, généralement les amourettes de lycée finissaient comme elles commençaient, c'est à dire platement et sans le moindre sentiment réel. Le grand amour, j'avais pas connu ça moi, mais j'imaginais que sortir avec une fille c'était des sorties en ville, dans les magasins, des soirées ensemble, des nuits et... Je ne sais pas vraiment comment sortir vraiment avec quelqu'un. Mais je me rappelais de la recherche stupide qu'on avait fait avec un ami pour se moquer d'un de nos camarades, on avait cherché la définition de sortir avec quelqu'un dans un dictionnaire. Je prenais une mine perplexe. Si le dictionnaire disait ça, c'est que c'était vrai en toute logique, non ? J'en doute un peu mais...

Je finis par me relever sans lâcher sa main, me retenant un peu à l'aide de la chaise pour ne pas m'appuyer sur son lit que je risquerai de déséquilibrer, ou pour ne pas tomber sur lui de peur de le briser. Pourtant malgré cette crainte je me penchais sur lui assez précipitamment, comme pour mettre au plus vite fin à l'embarras que j'avais à faire une telle chose sans même savoir si on pouvait parler de sentiments. Je crois que je l'admirais pour l'arc-en-ciel qui coulait sur ses joues depuis que je l'avais vu malgré le fait que la mort veillait au dessus de son lit comme une mère égrise et noire. C'est pour ça que je me sentais mal à l'aise de ne pas être suffisamment gêné par le geste que je fis en me penchant sur lui pour cueillir ses lèvres du bout des miennes comme j'aurais cueilli une pomme du bout des doigts. Et une pomme bien mure, car en me relevant je vis un regard surpris et légèrement humide fixé sur moi au milieu d'un visage plus rouge que jamais, un magnifique rouge cramoisis que je n'avais encore jamais vu en vrai sur un visage. Je me surpris à en rire.

- Je crois qu'on sort avec quelqu'un tous les deux.

- ...

Il baissa la tête sans oser me regarder, mais ses yeux fixaient encore nos doigts entremêlés. Je me laisser retomber avec délicatesse sur ma chaise, cette fois-ci plus proche de lui. Son lit était assez surélevé, si bien que j'aurai presque pu poser le menton au bord du matelas sans me baisser, en courbant légèrement le dos. Il s'enfonça un peu plus dans le moelleux de son coussin en rougissant un peu plus, resserrant un tout petit peu encore ses doigts sur ma main.

- Désolé...

- Pourquoi ?

Il pinça les lèvres avec embarras alors que je lui ébouriffais doucement les cheveux.

- J'ai envie d'essayer, tu ne me forces à rien. Si j'ai envie, je suppose que c'est parce c'est possible, non ?

Il hocha timidement la tête, tremblant un peu sous ce semblant d'effort. Je me surpris à avoir peur. Peur qu'il perde l'usage des muscles de son visage, que je ne puisse plus voir son sourire. Je ne sais pas pourquoi je lui apportais soudainement une telle attention. Ni même pourquoi il m'avait demandé de l'aimer... Qu'est-ce que j'avais de si spécial ? ... Je me disais que, sans doutes, il voulait juste mourir aimé. J'avais mal au cœur. C'était un peu méchant, faire souffrir ainsi l'être aimé... Et à la fois, il m'offrait à moi aussi la possibilité d'essayer d'apprendre à aimer, une des leçons les plus belles de la vie comme disait Grand-père, alors je ne savais si je devais le blâmer ou le remercier. C'est si difficile de vivre chez nous...

Il sembla un instant deviner la raison de mon air consterné, parce qu'il prit un air inquiet et embarrassé, attirant mon attention en lâchant ma main. Peut-être que ce simple effort l'épuisait. Si balancer ma jambe suffisait à me faire souffrir et fatiguer mon esprit en sa totalité, alors qu'est-ce que cela devait être pour lui qui ne pouvait pas bouger un pouce ? Je posais ma béquille avec la première, contre la chaise, et tenait de mon autre main celle encore tremblante du garçon arc-en-ciel. Il me fixait avec de grands yeux hésitant.

- C'est... stupide ?

Je penchais la tête sur le côté d'un air surpris et interrogateur.

- Je veux dire : je suis puéril, non ?, insista-t-il.

- Non !

Il cligna des yeux, son regard se faisant insistant. Cette fois-ci je me sentais vraiment embarrassé : s'il y avait quelque chose de plus difficile à définir que l'action de sortir avec quelqu'un, c'était sans doutes l'état d'être mature, de ne plus être puéril. L'Homme inventait vraiment de ces mots abstraits et inutiles parfois... Je souriais avec un petit rire jaune.

- Je sais même pas si on peut dire que je suis puéril ou pas moi-même, alors j'en ai aucune idée. Mais tu ne me sembles pas immature, et encore moins stupide.

Je détournais les yeux.

- Moi si, d'accepter cela sans rien pouvoir te promettre.

- Tu fais beaucoup pour moi.

Il détourna la tête pour fixer le plafond d'un air plus calme et posé, sans un sourire, comme rêveur et pensif.

- Pourtant on ne s'est jamais rencontré, et tu t'occupes de moi comme si tu avais toujours été là pour moi. Il y a quelques temps on ignorait chacun l'existence l'un de l'autre, on ne se serait même jamais rencontrés si tu n'avais pas eu cet accident ou si je n'avais pas eu cette maladie, et si tu avais eu une chambre individuelle ou si j'avais eu une chambre double tu ne serais peut-être jamais venu me voir, et si je n'avais pas eu ton âge peut-être que tu n'aurais pas voulu venir me voir, si on avait pas été à l'hôpital au même moment ou au même endroit, si on n'était pas dans le même service hospitalier, si...

- C'est ce qu'on appelle le destin.

Il tourna la tête vers moi d'un air surpris. Je lui souris timidement. Je ne savais pas vraiment comment décrire le fait que cette réponse m'était venue d'elle-même, on aurait pu dire... que quelqu'un me l'avait soufflée ? Mon petit doigt me l'a murmuré, voilà tout.

- Il s'est trouvé, fis-je en tirant un peu sa main vers moi, que je suis arrivé dans cet hôpital suite à un accident alors que tu y étais, que j'ai rencontré Grand-père qui m'a parlé de toi, que tu étais seul dans le même service et que grâce à la rencontre que tu avais fait avec Grand-père qui partageait ma chambre nous avons fini par nous rencontrer, que je me suis intéressé à toi dès que Grand-père a commencé à parler de toi... Et il s'est trouvé que c'était un jour où les fleurs d'oranger dansaient.

Il sourit à cette dernière phrase, j'entendais un discret gloussement lui échapper. Son visage laissait paraître un autre petit rayon qui me fit aussi sourire. Il avait cet esprit qui donnait envie aux autres d'être aussi heureux que lui. Je ne sais pas vraiment pourquoi je suis allé le voir ce jour-là, et pourquoi sans le connaître j'ai accepté de le voir comme un Amour potentiel. Mais je me dis que Destin n'y est pas pour rien.

À suivre

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